Sécheresse oculaire et corps flottants : pourquoi les yeux secs peuvent rendre les myodésopsies insupportables
Sécheresse oculaire et corps flottants : un lien sous-estimé

De nombreux patients le décrivent avec les mêmes mots. « Quand mes yeux sont secs, mes corps flottants deviennent insupportables. »
Ils n’en voient pas forcément plus. Mais ils les voient mieux, plus souvent, plus intensément. Et surtout, ils les supportent moins.
Pendant longtemps, ce lien entre sécheresse oculaire et corps flottants a été minimisé, voire ignoré. Les deux troubles sont pourtant extrêmement fréquents et souvent associés, en particulier chez les patients travaillant sur écran, myopes, ou après 40 ans.
Aujourd’hui, les connaissances sur la surface oculaire et la perception visuelle permettent de mieux comprendre pourquoi ces deux phénomènes, bien que distincts, peuvent se potentialiser.
Deux mécanismes différents… mais une expérience visuelle commune
Les corps flottants, ou myodésopsies, sont liés au vitré, cette substance gélatineuse qui occupe l’intérieur de l’œil. Avec l’âge, la myopie ou certains événements oculaires, le vitré se modifie et crée des opacités mobiles projetant des ombres sur la rétine.
La sécheresse oculaire, à l’inverse, concerne la surface de l’œil : un film lacrymal insuffisant ou de mauvaise qualité, une évaporation excessive des larmes, ou une inflammation chronique.
Sur le plan anatomique, rien ne les relie. Sur le plan perceptif, en revanche, leur interaction est évidente.
Le rôle central du film lacrymal : la première lentille de l’œil
On l’oublie souvent, mais le film lacrymal n’est pas un simple liquide protecteur. Il constitue la première surface optique de l’œil, avant même la cornée.
Lorsqu’il est stable, l’image transmise au cerveau est homogène, contrastée de façon équilibrée, facile à interpréter.
Lorsqu’il est instable, comme dans la sécheresse oculaire :
- l’image fluctue en permanence,
- certaines zones deviennent transitoirement floues,
- la diffusion de la lumière augmente.
C’est dans ce contexte que les ombres projetées par les corps flottants deviennent plus visibles. Non pas parce qu’elles changent, mais parce que le système visuel perd sa capacité à les lisser.
Pourquoi les corps flottants ressortent davantage sur des yeux secs
Une question de contraste et de fond visuel
Les patients souffrant de sécheresse oculaire décrivent souvent une gêne majorée :
- sur fond blanc,
- devant un écran,
- en extérieur par forte luminosité.
Or, ce sont précisément les conditions où les corps flottants sont le plus perceptibles.
La sécheresse accentue le contraste entre le fond lumineux et les ombres internes, rendant les myodésopsies plus nettes, plus mobiles, plus envahissantes.
Le clignement, grand oublié de la vision moderne
Devant un écran, le clignement spontané diminue drastiquement. Les études montrent une réduction de 30 à 60 % de la fréquence de clignement chez les utilisateurs intensifs d’ordinateurs.
Moins de clignement signifie :
- une surface oculaire plus sèche,
- un film lacrymal qui se rompt plus vite,
- une image visuelle plus instable.
Cette instabilité permanente empêche le cerveau de mettre en place ses mécanismes naturels de filtrage, notamment vis-à-vis des phénomènes visuels internes comme les corps flottants.

L’impact de l’inconfort sur l’attention visuelle
La sécheresse oculaire n’est pas qu’un problème optique. C’est aussi une source d’inconfort constant : brûlures, picotements, sensation de sable, fatigue oculaire. Cet inconfort maintient le système visuel dans un état d’hypervigilance.
Le cerveau scrute, anticipe, analyse en permanence ce qu’il perçoit.
Or, plus l’attention est focalisée sur la vision, moins les mécanismes d’habituation fonctionnent. Les corps flottants, habituellement filtrés chez de nombreuses personnes, deviennent alors omniprésents dans le champ de conscience.
Ce que montrent les observations cliniques
La sécheresse oculaire touche entre 30 et 50 % des adultes, selon les séries, avec une prévalence en forte augmentation liée aux écrans et au vieillissement de la population.
Chez les patients consultant pour gêne visuelle liée aux corps flottants, la sécheresse est très fréquemment retrouvée à l’examen, même lorsqu’elle n’était pas le motif principal de consultation.
Point important :
aucune aggravation anatomique du vitré n’est observée dans ces situations.
Autrement dit, les corps flottants sont identiques.
C’est la qualité de la perception visuelle qui s’est dégradée.
Une erreur fréquente : attribuer toute la gêne aux corps flottants
Face à une gêne visuelle croissante, de nombreux patients pensent que leurs corps flottants « s’aggravent ».
En réalité, il est fréquent que la sécheresse oculaire joue un rôle majeur dans cette sensation d’aggravation.
C’est pourquoi les spécialistes insistent sur un point essentiel : avant d’envisager un traitement invasif, il est indispensable d’évaluer et de traiter la surface oculaire.
Dans de nombreux cas, l’amélioration de la sécheresse permet déjà de réduire significativement la perception et la tolérance des corps flottants.
Au-delà de l’œil : une question de perception cérébrale
Les corps flottants ne posent pas uniquement un problème mécanique. Ils posent un problème de traitement de l’information visuelle.
Le cerveau est capable, dans de nombreuses situations, d’ignorer des éléments pourtant bien présents dans le champ visuel. C’est le cas de la tache aveugle, des reflets, ou de certaines imperfections optiques. Lorsque la surface oculaire est instable et inconfortable, cette capacité d’adaptation est altérée.
Le cerveau filtre moins. Il subit davantage.
C’est pourquoi certaines approches récentes s’intéressent à la vision comme un système global, intégrant l’œil, mais aussi la perception et l’adaptation cérébrale.
La sécheresse oculaire n’aggrave pas les corps flottants eux-mêmes.
Mais elle crée les conditions idéales pour qu’ils deviennent plus visibles, plus présents et plus difficiles à ignorer.
Traiter la sécheresse oculaire n’est donc pas un détail.
C’est souvent la première étape incontournable dans la prise en charge des patients gênés par leurs myodésopsies.










